1974 – BANDE SON :

Lynyrd Skynyrd – Sweet Home Alabama
ABBA – Waterloo
Alice Cooper – School’s Out
Bob Marley – No woman no cry
Carl Douglas – KungFu fighting
Eric Clapton- I shot the sherif
George McCrae – Rock you baby
LaBelle – Lady Marmelade
Bad Company – Can’t get enough
David Bowie – Rebel rebel
Ohio Players
Eart wind and fire
Shame shame shame
Barry White
Gloria Gaynor – Never gonna say goodbye

Mots obligatoires : Balançoire – ruisselant(e) – sorcière

– Le Cabinet des Curiosités –

Août 1974

C’est par une nuit chaude à Joinville-le-Pont que commence ce récit. Le mois d’août avait eu quelques semaines particulièrement caniculaires. Jusque tard le soir l’atmosphère restait moite et il n’était pas rare de voir les fenêtres ouvertes partout dans la ville pour laisser entrer l’air frais. Ceci eut pour conséquence que les rues résonnaient de musique endiablée parfois tard dans la nuit. On pouvait entendre ça et là la bande son de l’été 1974. De Waterloo d’Abba au Téléphone de Claude François, en passant par le Kungfu Fighting de Carl Douglas, cette nuit reflétait la bonne humeur et l’insouciance propres aux nuits d’été et à ces mois post-élections présidentielles.

Au Manoir des Muscari se préparait un événement que ses habitants allaient conserver comme un souvenir précieux. Delacroix était extatique. la jeune gargoyle faisait les cent pas sous la lampe du petit salon, attendant avec impatience l’arrivée d’Isidore Montigny. Des mois qu’ils attendaient cette nuit qu’il leur avait promis !

Car cette nuit, c’était la toute première fois que les trois gargouilles protégées de Montigny allaient sortir pour la première fois du manoir qui avait été l’alpha et l’oméga de toute leur existence, jusqu’à maintenant (hormis Mélusine qui avait vécu au XIVe siècle et quelques mois dans un monastère de Gascogne mais là nous sommes hors de propos.)

Même si quelques mois avant l’arrivée de Mélusine en 1964, Delacroix et Absinthe étaient déjà sortis en douce la nuit dans les rues de Jointville le Pont afin de goûter aux charmes des pavés joinvillais, ils n’avaient jamais été plus loin que ce petit square à quelques centaines de mètres du manoir, peuplé de jeux inusités pendant la nuit, de balançoires vides et de tourniquets désoeuvrés. Heureusement ils n’avaient croisé que quelques chats. Les deux gargouilles s’étaient fait attraper par Henri qui avait tôt fait de les rapatrier à l’intérieur de la propriété qui était bien assez grande pour assouvir leur curiosité, mais surtout là où ils étaient encore en sécurité. Malgré les nombreuses années d’existence, ils n’étaient que des enfants.

Les trois gargouilles avaient atteint l’âge de douze ans (soit le double en années de vies humaines) et avaient donc déjà traversé deux décennies. Les années soixante dix se remarquaient surtout à leur allure vestimentaire, pantalon patte d’eph’ pour Delacroix, bandeau dans les cheveux pour Absinthe et fleurs de patchouli sur le jean pour Mélusine. Malgré leur vie recluse, ils étaient tout à fait en concordance avec leur temps.

Donc ce soir, cela allait être la première fois que Père allait les emmener à Paris. Cet Eldorado dont ils avaient tant vu les photos sur les livres et les magazines, admiré les images à la télévision également.

Absinthe avait mis sa plus jolie robe à l’occasion de cet événement et Delacroix avait promis de bien se tenir.

Isidore Montigny se décida enfin à entrer dans le salon, toujours vêtu de son veston bleu marine et de sa montre à gousset. Il avait toujours eu cet air classe des hommes d’avant guerre, toujours coiffé d’un chapeau et habillé d’un costume bien taillé. Il était suivi de Mélusine qui semblait bouder, son sempiternel livre de sorts entre les mains.

“Non Mélusine. Cette fois-ci il va falloir que tu laisses ton grimoire à la maison.” expliqua calmement le professeur Montigny.

“Mais Père !” protesta-t-elle.

“Nous n’en aurons pas besoin là où nous allons aller.” poursuivit-il.

“Et où allez-vous nous emmener Père ?” demanda Delacroix avec excitation.

“Ah ça ? C’est une surprise, mon petit.” Montigny savait qu’il fallait garder un peu de mystère pour intriguer Delacroix assez profondément pour qu’il se tienne à carreaux.

Il rassembla les trois enfants autour de lui et leur confia :

“Ce soir, il y a de fortes chances que vous rencontriez un autre humain. Alors je veux que vous vous comportiez correctement.”

“Oui Père !” répondirent-ils presque en coeur. Non seulement allaient-ils ENFIN se rendre à l’extérieur mais également rencontrer un nouvel humain ! Quelle excitation !

“Allons, venez. Nous allons prendre la voiture et Henri nous conduira à notre destination.”

Le professeur les emmena jusqu’au garage de la propriété où trônaient trois belles cylindrées. Une Chevrolet Corvette et une petite Mustang se reposaient sous une grande bâche crème. Isidore Montigny avait toujours été fan des voitures américaines.  Henri et sa moustache les attendait près de la Mercedes 450 dont les vitres avaient été teintées pour garantir la sécurité de ses passagers.

Il installa les enfants à l’arrière dans le véhicule et Montigny à ses côtés sur le siège passager. Le fidèle employé de Montigny s’était habitué à la présence de ces drôles de créatures. C’était l’un des rares hommes à être dans la confidence et il était fier que le professeur ait assez confiance en lui pour partager avec lui cet énorme secret.

Delacroix, excité comme à son habitude avait du mal à tenir en place.

“On va où ? On va où ?”

“On n’ira nulle part si tu continues à gigoter comme ça !” soupira Absinthe à ses côtés, tentant de garder un tant soit peu de dignité sur le siège de la voiture. Ils avaient tous replié leurs ailes afin qu’elles prennent moins de place dans l’habitacle mais avec Delacroix à sa gauche, c’était plus que compliqué.

“Absinthe a raison, Delacroix.” confirma Isidore Montigny. “Mais je suis persuadé que la surprise vaudra bien l’attente. Je vous ai bien promis quelque chose d’exceptionnel pour votre première sortie à Paris, non ? ”

Contre toute attente, cela suffit à calmer la tornade bleue qui resta sage comme une image tout au long du trajet.

La voiture s’engouffra dans les rues de Joinville, encore éclairées par les lampadaires, au son de Gloria Gaynor qui ne voulait jamais dire au revoir. Les gargouilles étaient collées aux vitres, heureusement invisibles de l’extérieur, les yeux écarquillés, absorbant tout ce qu’il pouvait voir à l’extérieur. Les ponts, les passants, les devantures de magasin. Les autres voitures ! Tout était sujet à émerveillement et découvertes.

Après quelques minutes, la Mercedes traversa l’espace du périphérique et pénétra dans Paris par la porte de Bercy pour longer les quais de seine vers le Nord.

“Regarde ! c’est la Seine !” s’émerveilla Absinthe. L’ombre énorme de la gare d’Austerlitz se dessinait à l’est, de l’autre côté du long serpentin sombre aux reflets dorés.

“Tu crois qu’il y a des poissons là dedans ?” s’interrogea Delacroix.

“Sans doute, mais je ne sais pas si on peut les manger…” lui répondit Mélusine.

“Et tu crois qu’il y a des crocodiles comme à New York ?” continua-t-il.

“C’est dans les égouts qu’il y a des crocodiles, à New York. Et encore c’est ce qu’on m’a raconté.” répondit Montigny qui entra dans le jeu.

“Vous en avez vu à New York, Père ?” s’enquit la petite gargoyle bleue.

“Non, je n’ai jamais eu l’occasion d’en croiser un. Tu en verras peut être un jour si tu y vas.”

La voiture tourna sur le pont d’Austerlitz, traversa la Seine et s’engouffra dans une rue Buffon déserte. A quoi s’attendre d’autre à une heure du matin ? La voiture s’arrêta et éteignit ses phares. Montigny se retourna.

“Voilà nous sommes arrivés. Henri et moi, nous allons devoir nous garer dans l’enceinte du musée mais il ne faut pas que les gardes vous voient. Vous allez donc descendre ici et grimper sur ce bâtiment que vous voyez ici à votre droite.” dit-il en désignant le mur rouge aux grandes fenêtres qui se dessinait derrière les hautes grilles. “Allez sur le toit. Vous y trouverez une porte qui donne sur l’intérieur du bâtiment. J’ai demandé à Sigrid de la laisser ouverte. Attendez-moi là bas, je vous rejoindrai d’ici vingt minutes.”

Les trois enfants hochèrent de la tête. Cette soirée était diablement excitante. Ils se demandaient toujours ce que le professeur leur avait préparé. Des trois, Absinthe était la seule à avoir reconnu les édifices du Museum d’Histoire Naturelle qu’elle n’avait vu que dans les livres.

Henri sortit du véhicule, fit le tour et vint ouvrir la portière arrière. Delacroix, Absinthe et Mélusine sortirent sur le trottoir.

“Et évidemment vous connaissez la doctrine : Ne vous faites pas voir ! A tout à l’heure mes petits.” rajouta-t-il avec tendresse. Montigny leur fit un baiser sur le front, comme à son habitude.

Les gargouilles acquiesçèrent une nouvelle fois et d’un pas agile se dirigèrent vers les grilles du musée. Ils les grimpèrent sans aucune difficulté et entreprirent de grimper au mur comme toute bonne gargoyle.

De leur côté, Henri remonta au volant de la Mercedes, redémarra le véhicule et conduisit la voiture jusqu’au parking du bâtiment.

Absinthe fut la première à atteindre les toits et regarda autour d’elle. Le lieu était somptueux. Elle traversa le toit et alla s’installer de l’autre côté afin d’admirer la vue de l’intérieur de l’enceinte du musée. En bas, s’étendaient allées bordées de peupliers, les jardins botaniques couverts de fleurs, toujours éclairés par la lumière orangée des lampadaires même à cette heure de la nuit. C’était juste une vue somptueuse. De là où ils se trouvaient, ils pouvaient admirer les bâtiments adjacents, dans ce style si caractéristique du XIXe siècle. Imposant, élégant. Tout respirait l’intelligence et la science ici. Une atmosphère qu’appréciait profondément la petite gargoyle aux cheveux verts.

Mélusine s’approcha et soupira d’aise.

“C’est beau ! Et regarde toutes ces fleurs !”

“Oui c’est magnifique.” approuva Absinthe.

Delacroix les rejoint et apprécia la vue.

“Tu crois qu’on pourrait planer d’ici ?” demanda-t-il.

“Moui sans doute ! ça doit être bien agréable ! Mais bon, nous ne devons pas rater Père.” lui répondit-elle.

“Tu sais où l’on est, là ?” continua Delacroix.

Absinthe se retourna et tenta de se repérer par rapport à ce qu’elle connaissait du musée et ce qu’elle voyait.

“Oui nous sommes au muséum d’histoire naturelle, et je pense que nous sommes sur le toit de la galerie de paléontologie.”

“Paléo-quoi ?” s’écria-t-il d’un air interdit.

“Les os de dinosaures.” expliqua Mélusine qui vint en aide à Absinthe.

“Des os de dino ? Ooooooooooh” les yeux de Delacroix s’écarquillèrent.

“Bon très bien allons-y !” ordonna Absinthe. “Tu ne voudrais pas nous mettre en retard Delacroix, non ?”

Les trois gargouilles se mirent en route pour rejoindre l’autre bout du bâtiment où apparemment se trouvait la porte en question.

“Et au fait, c’est qui cette Sigrid ?”

*** **** ***

Dans le parking du département de paléontologie, une femme d’âge mûr et un homme en costume noir étaient en train de regarder la mercedes 450 se garer. L’homme était clairement de la sécurité. Elle, mince, elle était habillée d’un tailleur gris souris et sa chevelure jadis blondetirait désormais vers un blanc élégant et était retenue dans un chignon strict dont aucun cheveu ne dépassait. Elle dégageait une assurance et une autorité certaines. Cependant, certains signes trahissaient une impatience dissimulée. Un sourire qu’elle tentait de cacher, un pied qui battait la mesure. Sigrid Beauchamps avait hâte de retrouver son ami d’enfance, Isidore Montigny avec qui elle avait partagé son amour pour la zoologie et sans doute plus. Mais surtout, leur passion commune pour la cryptozoologie, cette discipline si décriée par les scientifiques sérieux et poussiéreux de l’Ecole Française. Elle avait du laisser cette passion de côté pour réussir à gravir les échelons de la Recherche en Zoologie traditionnelle, ce qui l’avait menée jusqu’à la direction du département de Zoologie du Museum d’histoire naturelle dont elle fut la première femme à obtenir le poste. Le milieu scientifique français était encore un monde très masculin et obtus où ces messieurs ne voyaient pas d’un très bon oeil l’arrivée d’une femme à de telles responsabilités. Jean Dorst, le directeur général du musée avait eu un certain cran de nommer Sigrid à ce poste l’année précédente. Et malgré les jalousies, les méchancetés et les démonstrations de mauvaise volonté auxquelles elle avait du faire face, Sigrid avait su gérer la situation et s’était montrée parfaitement capable.

La Mercedes s’immobilisa et le chauffeur alla ouvrir la porte à Isidore Montigny qui sortit armé d’un immense bouquet de fleurs exquises, parsemées de roses rouges. Un large sourire étira les lèvres de Mlle Beauchamps qui vint accueillir son vieil ami. Plus de vingt ans les séparait de leur dernière rencontre survenue dans de fort douloureuses circonstances. Sigrid n’était alors qu’une simple professeur – chercheuse à l’école doctorale du musée et Isidore avait du arrêter ses activités scientifiques pour s’occuper de la fondation de son père à plein temps. Sigrid était partie en Amérique du Sud pour continuer ses études sur la préservation du Grand Condor des Andes et n’était revenue que pour endosser ses nouvelles responsabilités au musée. Ils avaient alors repris contact.

Sigrid Beauchamp prit le bouquet qu’Isidore Montigny lui tendit et le huma. De nombreux souvenirs lui revinrent en tête.

“Isidore ! Je suis tellement heureuse de te revoir !” s’écria-t-elle en prenant la main du professeur dans l’une des siennes.

“Regarde-toi ! Tu n’as pas changé, Sigrid ! Toujours aussi somptueuse” Il embrassa tendrement et chaleureusement son amie sur la joue.

“Je suis si heureux que tu aies accepté cette invitation. J’avais peur que tu sois trop occupée avec tes nouvelles fonctions pour accorder un peu de temps à un vieil ami.”  continua-t-il d’un ton espiègle.

“Ooooh ne dis pas de bêtises, idiot !” répondit-elle en lui tapotant la main. “J’ai toujours du temps pour mon ami Isidore voyons ! Allons-y de ce pas ! nous avons beaucoup de temps à rattraper”  finit-elle en lui prenant le coude.

“André, vous pouvez nous laisser désormais. Je ne crains rien, comme vous pouvez le voir.” expliqua la conservatrice à l’homme de la sécurité qui regardait d’un air rassuré ce vieil homme avec qui la directrice avait rendez vous à cette heure si cocasse.

“Henri, pouvez-vous m’attendre ici jusqu’à mon retour ?” demanda Isidore.

“Bien monsieur.” Répondit le chauffeur.

Le couple de scientifiques se mit en route et pénétra dans les locaux internes du département de Paléontologie.

“Ah la la ! André ne voulait pas me laisser tranquille !” s’écria la scientifique. “Il fait bien son travail mais qu’est ce qu’il est suspicieux ! En même temps, quelle idée de fixer un rendez-vous à une heure et demi du matin ? Dans la journée ce n’était pas possible ?”

“Disons que je vis plutôt la nuit désormais.” confia le professeur.

“Tout de même ! Cette histoire de porte sur les toits à laisser ouverte, et puis demander une visite du musée à cette heure-ci, non mais quelle idée ?! Si je ne te connaissais pas, j’aurai pu croire que tu envisageais de cambrioler le musée !” insista-t-elle.

“Pourtant tu aimais me rendre visite à des heures indues à l’époque de la faculté des sciences ! N’aimes-tu plus les surprises et les aventures ? le Musée t’aurait-il rendue trop sérieuse ?”

“Loin de là ! Je suis juste curieuse. D’ailleurs je ne savais pas que tu avais des enfants !”

“C’est un peu plus compliqué que cela.” dit-il d’un air embarrassé.

Un silence s’installa, tandis que les deux scientifiques grimpaient les escaliers qui menaient au dernier étage. Isidore Montigny ferma les yeux et prit une longue inspiration.

“Te souviens-tu de cette époque où il a fallu que je laisse mon poste de professeur à la Faculté des Sciences ?”

“Comment pourrais-je ne pas m’en souvenir ? Bien sûr ! Il n’y a pas que ta chaire que tu as laissé.” répondit-elle, ne souriant plus, reprenant un ton sérieux, voire même douloureux. Visiblement cela avait été un moment très difficile pour elle.

“Je sais, Sigrid, et je suis encore désolé de t’avoir fait subir cette épreuve. Cela a été la décision la plus douloureuse et la plus difficile que j’ai jamais eu à prendre. Et je la regrette tous les jours.”

“Nous étions tout de même fiancés !” souffla-t-elle dans un reproche. Elle n’avait toujours pas digéré cet abandon, sans aucune explication. Et même plus de vingt ans après, la blessure avait du mal à cicatriser. La scientifique avait essayé d’oublier, de panser cet affront en partant à l’autre bout du monde et en se consacrant à son travail. Elle avait même cru qu’elle y était parvenue, lorsqu’elle s’était fiancée à Esteban Fuentes, le directeur du musée de paléontologie de Santiago du Chili. Mais quelques jours avant le mariage, réalisant soudain ce qu’elle était en train de faire, elle avait annulé les fiançailles et avait rejoint le Pérou, ruisselante de larmes.

Des larmes qui commençaient à poindre dans le regard azur de la femme.

“Je suis terriblement désolé, Sigrid. Mais cette nuit, tu vas comprendre.” l’assura-t-il en lui prenant les mains. Il la regarda dans les yeux d’un bleu qu’il n’aurait jamais cru revoir un jour. Son coeur se serra à l’idée de ce que sa vie aurait pu être aux côtés de cette femme qu’il avait toujours regretté d’avoir laissé.

“Que suis-je sensée comprendre ?” interrogea le vieille femme.

“Je vais te montrer.” répondit-il.

Isidore Montigny et Sigrid Beauchamps atteignirent le dernier étage, près de la porte qui donnait sur le toit. Ils s’arrêtèrent et Isidore se plaça entre Mlle Beauchamps et la porte.

“Tu te souviens que j’avais du partir précipitamment pour reprendre les affaires de mon père.” expliqua-t-il.

“Oui, je me souviens bien. Tu n’avais jamais voulu m’en parler plus en détail ni me montrer ce dont il s’agissait.” répondit Sigrid.

“Je ne pouvais pas à l’époque. Te souviens-tu également des recherches que nous avions fait à propos des fragments d’oeufs qui se transformaient en pierre le jour qui avaient été trouvés en Scandinavie ?” continua le professeur Montigny.

“Bien entendu ! Nous n’avions pas réussi à trouver une hypothèse cohérente à l’époque.” répliqua-t-elle mitigée entre un sentiment d’exaspération et de curiosité. “Où veux-tu en venir, bon sang ?!”

“ Et bien j’ai réussi à identifier ce que c’était”

“Quoi ? Tu as trouvé de quoi il s’agissait ?” répondit-elle avec excitation.

“Oui”, acquiesça-t-il de la tête. “Et j’ai même mieux encore.”

“En quoi cela concerne ton père et ce qu’il t’a légué ? Je ne comprends pas.”

Isidore ne répondit pas.

“Est-ce que c’est ouvert ?”

‘Oui, j’ai fait ce que tu m’as demandé.” répondit-elle, quelque peu agacée

“Bien. Une dernière chose. Promets-moi de ne pas paniquer.”

Sigrid fronça les sourcils.

“C’est toi là qui me fait paniquer. Vas-tu l’ouvrir cette porte ?”

Sur ces mots, le professeur Montigny abaissa la poignée. Il n’y avait pas de retour en arrière possible.

La porte s’ouvrit sur le toit noyé dans l’obscurité mais trois silhouettes se détachaient nettement. Montigny s’écria :

“Venez les enfants, vous pouvez venir.”

La gargouille blanche fut la première à apparaître sous l’éclairage de la pièce. Interdite, Sigrid discerna tout d’abord les pattes aux trois doigts, la forme très particulière des jambes, la peau diaphane, les pointes sur les épaules et les phalanges, les mains à quatre doigts, les cheveux d’un vert profond et les ailes. Sans parler de la queue qui se balançait à mesure qu’elle marchait. Puis ce fut le tour la gargouille visiblement mâle d’un bleu électrique, aux piques sur les ailes et les coudes et au museau de dragon. Et enfin une gargouille verte aux boucles d’or entra sous la lumière. Ses pointes sur le nez, ses cornes molles qui reposaient sur ses épaules et sa queue terminé par des peaux qui ressemblaient à des nageoires.

“Jésus Marie Joseph !” les mots sortirent tout seuls de sa bouche tandis qu’elle fit un pas en arrière sous le coup de la surprise.

“Je t’avais dit que je voulais faire visiter le musée à trois enfants… Je te présente Absinthe, Delacroix et Mélusine.” annonça Isidore. “Voilà ce que m’a légué mon père et ce qui a fait que j’ai du tout quitter.”

Sigrid resta là sans mot dire, les yeux écarquillés, une main sur la poitrine, l’autre laissa tomber le bouquet de roses rouges à terre.

“Voyons les enfants. Je vous ai appris à être polis !” ajouta le professeur.

Intimidés, les trois gargouilles n’avaient pas osé ouvrir la bouche. Mélusine qui se contractait les mains, fut la première à parler.

“Bonjour Madame.” Les autres suivirent, gauchement.

Sigrid se mit doucement à genoux. “Bonjour… Mélusine c’est ça ?”

La petite acquiesça de la tête avec un timide sourire.

Sigrid regarda alors Isidore d’un oeil nouveau.

“C’est tout à fait incroyable.” souffla-t-elle. “Ce sont…”

“Des gargouilles. Elles se transforment en statues de pierre pendant le jour et redeviennent de chair et de sang la nuit tombée.” répondit le professeur.

“C’est tout bonnement fascinant !” s’exclama la scientifique. “Et ils volent ?”

“Ils planent pour être plus précis. Ils ne peuvent pas voler.” expliqua-t-il.

“Fascinant…”

La scientifique tendit une main hésitante vers l’aile de Mélusine.

« Puis-je ? »

La gargouille hocha timidement de la tête.

Sigrid toucha l’appendice dorsal avec une infinie douceur, comme s’il s’agissait de quelque chose de précieux et de fragile. Elle sentit sous les doigts les os et les muscles sous-jacents, la peau chaude, la légère vibration de la membrane des ailes. Elle n’osa toucher les cornes qui lui tombaient sur les épaules.

“C’est… je…je n’ai pas de mots.”

“Étrange ?” suggéra Montigny.

“Inespéré !” répondit-elle les yeux brillants.

“Tu leur avais promis une visite du musée, souviens-toi !” rappela le professeur.

“Oh oui, oh oui, les os de dinosaures !” s’enflamma Delacroix.

“Tu aimes les dinosaures ?” demanda Sigrid à la petite gargouille bleue. La peur du premier contact s’estompait. Elle se rendit vite compte qu’elle n’avait à faire qu’à des enfants. Certes, ailés et dotés de cornes et de queue mais avec des réactions d’enfants.

Delacroix secoua la tête avec enthousiasme

“Et quel est ton dinosaure préféré ?” demanda-t-elle avec amusement.

“Le T-Rex !”

“Ah, le Tyrannosaurus Rex ! Sais-tu que nous avons un crâne de T-Rex ici ? Et un diplodocus aussi !”

“Whouaaaaaah !” fit-il avec les yeux comme des soucoupes.

“Vous voulez les voir ?”

“Oui oui oui !” s’exclamèrent en même temps les trois intéressés.

“Allons-y alors !” conclut-elle en leur montrant le chemin. “Mais il faudra faire attention aux gardes ! Ils surveillent les allées même la nuit ! Je vais aller m’en occuper !”

Isidore Montigny et Sigrid Beauchamps échangèrent un regard complice. Elle leur emboîta le pas et tous se dirigèrent vers l’étage dédié au dinosaures.

*** *** ***

La galerie des dinosaures étaient l’une des collections les plus impressionnantes du musée. Les os grisâtres de ces reptiles disparus prenaient une dimension tout à fait différente de nuit, à la lumière des veilleuses. Sigrid s’était absentée quelques instants pour s’assurer que les gardiens de nuit leur ficheraient la paix et était revenue plus sereine et excitée que jamais. Son esprit de scientifique et de cryptozoologiste fonctionnait à plein régime à la vue de ces créatures sorties tout droit des mythes et des légendes. Imaginez-vous ! Des créatures ailées, dotées de la parole et de l’intelligence ! Quel sujet fascinant à étudier ! Sans compter tous les mystères de cette race qu’elle ne connaissait pas. En quoi ces enfants étaient-ils reliés aux fragments d’oeufs qu’elle et Montigny avaient étudiés ?

Était-ce donc des oeufs de gargouille ? Elle brûlait d’assister à la transformation en pierre. Comment cela s’opérait-il biologiquement ? Par quels procédés ? Et comment volaient-tils ou plutôt planaient-ils ? Quel était leur régime alimentaire pour alimenter une telle dépense d’énergie ?

Montigny et elle allaient avoir bien plus que de vieux souvenirs à se remémorer.

A son retour dans la salle, elle découvrit les gargouilles en pleine admiration devant l’énorme squelette de mammouth qui imposait sa présence silencieuse. Elle ne put s’empêcher de se demander si leur race avait connu les grands reptiles avoisinants. Mais elle avait compris que ce soir, il n’était pas question de les étudier, eux. Pas de questions à leur poser. Pas d’études scientifiques. Elle aurait bien le temps d’éclaircir tous ces points avec Isidore. Tous ces points et d’autres encore, plus personnels.

La pièce était somptueuse pour qui la découvrait pour la première fois. Toute faite de bois en plafond de verre et en balcons de fer forgé, peuplée d’animaux à jamais disparus dont la taille et la prestance suffisaient à remplir l’espace, cette énorme salle était le parangon de ce qu’on pouvait imaginer d’une salle de musée.

Les gargouilles se frayaient un chemin entre le crâne de tricératops, l’iguanodon, et tous les autres animaux dont ils ne connaissaient pas encore le nom. Curieux et avides de détails, ils bombardèrent de questions la zoologiste qui, malgré le fait que ce ne soit pas son domaine de prédilection, essaya de leur répondre au mieux.

“Est-ce que ça vous dit de voir le squelette d’une baleine bleue ?” demanda-t-elle en mettant ses mains sur ses genoux pour se pencher vers les créatures ailées.

“Vous avez ça ici ?” demanda Absinthe en levant un sourcil sceptique.

Sigrid ne perdit pas le change et répondit le plus désinvolte possible “Bien sûr ! Et puis nous avons un cachalot, un éléphant, une giraffe, des gorilles et des chimpanzés, un rhinocéros, un…”

“Oh oui, oh oui, oh oui !!” s’écrièrent Delacroix et Mélusine de concert.

“Alors descendons d’un étage ! Je vais vous montrer ça.” Les gargouilles la suivirent comme des canetons suivent leur mère. Isidore Montigny, en voyant cela se dit qu’il n’avait peut être pas pris la bonne décision vingt cinq ans auparavant quand il avait décidé d’éloigner Sigrid de sa vie pour protéger ses nouveaux “enfants”. Peut être aurait-elle pu être une excellente figure maternelle pour eux. Et il n’aurait pas eu besoin d’abandonner l’amour de sa vie.

La visite se continua jusqu’à ce que l’aube menace de pointer le bout de son nez. Il allait malheureusement être le moment de partir, à moins que l’on explique aux visiteurs du jour du musée la nouvelle acquisitions de statues d’intérieur…

Les enfants dirent au revoir à Sigrid en lui faisant promettre de refaire une nouvelle visite dans les autres départements du musée. Delacroix alla même à lui faire un gros bisou baveux sur la joue, ce qui fit rire la scientifique.

“Oh oui ! Et avec un peu de chance, on pourrait voir cette sorcière qui erre dans les couloirs !” s’exclama Mélusine avec espoir. Absinthe roula les yeux dans ses orbites et rétorqua :

“C’est pas une sorcière, c’est Belphégor ! Et puis c’est pas au Museum d’Histoire Naturelle qu’elle est, c’est au Louvre…. Elle confond tout…”

“Si tu veux aller au Louvre, je connais quelqu’un qui pourrait nous y faire rentrer !” affirma la scientifique.

Isidore rit de bon coeur avant de se retourner vers Sigrid et lui prit les mains dans les siennes.

“Merci pour tout Sigrid. Merci infiniment.”

“Je t’en prie Isidore. Mais nous devons nous revoir ! Nous avons encore beaucoup de choses à nous dire et du temps à rattraper.”

“Avec plaisir ! Je n’y manquerai pas”

Un instant “awkward” se passa tandis que les deux ne savaient pas comment mettre fin poliment à la conversation. Un baiser sur la joue ? Une accolade ? Une poignée de mains ? Ce fut sans doute un peu des trois.

Sigrid raccompagna l’équipée jusqu’à la voiture, s’assurant toujours que les gardiens de nuit ne leur poserait aucun problème et c’est une heure avant l’aube que la mercedes sortit du musée, reprenant la rue Buffon afin de faire route vers Joinville le Pont. Dehors, les premiers travailleurs commençaient à sortir dans les rues, les boulangers faisaient une pause pour s’en griller une sur le trottoir, les fêtards allaient prendre le premier métro pour une bonne journée de sommeil. La vie reprenait à Paris.

*** *** ***

Une semaine plus tard, Sigrid Beauchamps avait appelé à la résidence des Montigny, demandant à voir Isidore en privé au musée. Isidore avait redouté cet appel, sachant qu’il allait arriver. Elle se s’était pas trop étendu sur le sujet, le professeur savait que Sigrid était plutôt du genre à préférer les conversations de visu plutôt qu’au téléphone.

Elle lui donna rendez-vous le lendemain au musée, une heure après à la fermeture des portes.

Isidore s’y rendit avec Henri, comme à son habitude, lui proposant d’aller boire un café dans le bistrot d’à côté.

Montigny se fit escorter jusqu’au bureau de la directrice du département de zoologie et retrouva Sigrid dans un tailleur pourpre qui réhaussait son teint de porcelaine et ses cheveux d’un blond presque blanc. A l’arrivée de son invité, elle se leva et vint serrer dans ses bras son vieil ami qui fut surpris par le geste de la scientifique.

“Je suis contente de te voir Isidore !”

“Moi aussi Sigrid.”

“ Je voulais te reparler de… cette nuit de la semaine dernière.”

“Je suis désolée de t’avoir prise au dépourvu. Mais tu comprends que je ne pouvais pas t’expliquer avant de te les présenter. Tu ne m’aurais pas cru.”

“Oui peut être” concéda-t-elle. “C’est donc ces gargouilles que ton père t’a laissé lorsqu’il s’est volatilisé ?”

“Oui. Mon père m’a légué deux oeufs de gargouilles lorsqu’il a disparu pendant la guerre. Nous ne savions pas ce que c’était, il avait juste laissé des instructions les concernant et il ordonnait juste… d’attendre qu’ils éclosent, dix ans plus tard.

“Dix ans ? la gestation est longue !” s’étonna Sigrid.

“Oui, il semblerait.” répondit Montigny en hochant de la tête.

“Pourtant j’ai vu trois gargouilles, et pas deux !” remarqua-t-elle.

“Oui. Mélusine nous a rejoint plus tard. Son histoire est plus que compliquée et met en doute toutes nos connaissances scientifiques. Je vais t’épargner tout ça.”

“Que d’histoires ! Il s’en est passé en vingt cinq ans !”

“Oui ! Et ce n’est pas peu de le dire !”

Un petit silence s’installa entre les deux. Sigrid se racla la gorge, cherchant visiblement ses mots.

“Il y a quelque chose qu’il faut que je te dise, Isidore. Je ne t’ai pas tout dit, j’en ai peur.”

Le sourire d’Isidore disparut. Lorsqu’il avait prit la décision de présenter les gargouilles à Sigrid, il avait pesé le pour et le contre. Présenter une nouvelle race à un scientifique était un coup de poker. Mais il avait eu confiance en la Sigrid qu’il avait connu et aimé.

Il espérait qu’il avait fait le bon choix car le bien être et la vie même de ses trois protégés pouvaient être mis en danger par ses agissements.

“J’espère que tu n’as pas l’intention de les enfermer pour les étudier parce qu’il est hors de question que je fasse cela.” s’écria-t-il gravement.

“Non, non Isidore. Loin de moi l’idée de mettre en danger tes enfants. J’ai bien vu l’affection que tu leur portes et l’inverse est vrai aussi. Et je ne veux pas gâcher cela.”, affirma-t-elle. “Toi et moi, nous avons tous deux fait de la cryptozoologie et nous avons toujours eu ces doutes quant à rendre public l’existence de tel ou tel animal, au risque de le mettre en danger. Nous avons tous les deux été contre ces procédés barbares et je n’ai pas changé d’avis. Je te rassure.”

“Alors qu’essayes-tu de me dire, Sigrid ?”

“J’ai quelque chose à te montrer Isidore. Tout comme toi, tu avais quelque chose à me montrer. Viens avec moi.”

Elle se leva et se dirigea vers la porte de son bureau. Isidore restait assis dans sa chaise, hésitant de la marche à suivre, complètement dérouté.

“Tu me fais confiance, Isidore non ?”

“Bien entendu !”

Intrigué, le professeur se leva et suivit sa collègue. Tous deux se dirigèrent à travers les couloirs, les escaliers vers une sortie qui donnait sur l’extérieur du bâtiment de paléontologie et anatomie comparée. Sans dire un mot, tous deux se dirigèrent vers le pavillon principal tout au bout du jardin botanique, en face du pavillon de géologie, là où plus tard sera aménagée la Grande Galerie de l’Evolution.

Ils croisèrent de nombreux passants qui traversaient le jardin pour rejoindre la gare d’Austerlitz, ou bien des étudiants à la faculté des sciences qui saluèrent la conservatrice en hochant la tête ou en levant leur chapeau.

Ils pénétrèrent le bâtiment principal qui accueillait l’exposition temporaire “Le Sahara avant le désert” et se dirigèrent vers les locaux interdits au public. Montigny remarqua la présence de nombreux gardiens mais la présence de Mlle Beauchamps les rassura quant à la présence de son invité. Après tous ces lieux étaient ceux de tous les scientifiques de Paris voire de France !

Descendant les escaliers pendant un temps qui lui parut interminable, enchaînant couloirs et détours, Isidore Montigny arriva près d’une vieille porte comme il en avait cinq par niveau.

“Où sommes-nous ?” Osa-t-il demander.

“Dans un endroit qui n’existe pas. C’est tout ce que je peux te dire.”

Le vieil homme fronça les sourcils, se demandant où elle voulait bien en venir.

“Que veux-tu dire ?”

“Cette pièce est ce que l’on appelle “le Cabinet des Curiosités”. Son existence est tenue secrète du public voire même d’une partie des autorités, et est transmise de directeur du musée à celui qui lui succède. Toi et moi, pendant nos années où nous étudions la cryptozoologie, nous n’avions que des rumeurs sur ce Cabinet. Je peux te dire qu’il est réel.”

“Ah.. CE cabinet-là ? Il existe vraiment ?” chuchota le professeur.

“Oui. Et en temps que directrice du département de Zoologie, j’en ai la clé.”, déclara-t-elle en brandissant un cylindre en métal qui avait l’air d’avoir traversé les siècles.

“Et il y a quelque chose qu’il faut que tu voies.” rajouta-t-elle avant de se tourner vers l’huis qui lui aussi avait l’air d’être plus vieux que le bâtiment lui même.

La serrure émit des sons métalliques et ouvrit de nombreux verrous de l’autre côté de la porte. Le passage s’ouvrit laissant passer une effluve de poussière et de renfermé. Sigrid Beauchamp passa la première et alluma une grosse lampe à pétrole laissée à bon escient à l’entrée. La pièce n’était même pas raccordée à l’électricité du pavillon. La température était basse, fraiche comme il fallait pour la conservation des éléments que Dieu seul sait contenait cette pièce et à en juger par les murs, cette dernière était directement taillée dans la roche. Mlle Beauchamp alluma une seconde lampe à pétrole qu’elle tendit au professeur.

“Viens, suis moi, c’est au fond.” indiqua-t-elle avant de lui emboîter le pas.

Tendant sa lampe devant lui, Montigny remarqua un imbroglio d’objets, d’animaux empaillés, d’os, de squelettes et de morceaux de bois sculptés en tout genre, ce qui lui fit penser que le terme “Cabinet des Curiosités” correspondait parfaitement à cette pièce. Il tiqua devant une silhouette étrange tout à fait invraissemblable : de la taille d’un gros coq, il en avait la tête et le cou, mais son corps se terminait pas une queue de serpent. Un peu plus loin, une autre ombre dont il s’approcha pour découvrir un animal énorme qui rappelait le loup mais qui n’en était pas un, à la gueule puissante, aux yeux malsains, au poil roussâtre et avec une raie noire sur le dos.

“Doux Jésus, est-ce ce que je crois ?” souffla-t-il.

“Oui. Certains prétendent que la dépouille avait été enterrée quelque part dans les jardins du musée mais elle a toujours été là, conservée dans ce Cabinet.” expliqua-t-elle. “Viens c’est un peu plus loin.”

Ils avançèrent encore, apercevant ici une écaille d’une taille anormale, là une corne en spirale nacrée qui rappelait le narval mais d’une taille beaucoup plus petite.

“Voilà c’est ici.” déclara-t-elle.

Montigny s’approcha et découvrit à la lueur des lampes à pétrole un squelette monté et tenue par des tuteurs métalliques. La forme des os du crâne, les protubérances osseuses au niveau de l’arcade sourcillière, la disposition des tibias, fémurs et péronés, cette queue qui allongeait le coccyx et surtout ces ailes qui démarraient dans le dos et qui s’étiraient jusqu’au sol ne laissait aucun doute sur l’espèce à laquelle appartenait ce squelette. La taille était celle d’une gargouille adulte. Derrère elle, un second squelette dont les os laissait à penser qu’il s’agissait d’une femelle. Et à leurs côtés, trois oeufs dont deux encore entiers se dressaient dans une immobilité complète. Les squelettes et les oeufs semblaient avoir été entreposés ici depuis bien longtemps, sans doute des décennies, peut être des siècles. Et les autorités du musée avaient décidé de ne jamais les exposer. Pour quelle raison ?

Montigny ne sut quoi dire devant toutes ces preuves. Il aperçut un petit écriteau au pied des créatures et put y lire ces mots manuscrits, notés à la plume : “Gargatus Gargoulius – Espèce disparue à ce jour – Squelette découvert dans une tourbière d’Auvergne – 1784”

Il se tourna vers Sigrid.

“Pourquoi ne m’as-tu rien dit ?” dit-il avec un ton de reproche.

“Et pourquoi ne m’as-tu rien dit à propos de tes “enfants” ?”

“Oui c’est de bonne guerre.” concéda le professeur.

“J’ai découvert ces squelettes lorsque j’ai pris mes fonctions ici et que l’on m’a montré cette pièce secrète. Tu comprends donc mon étonnement d’avoir rencontré des spécimens vivants !”

“Combien savent ?” demanda-t-il.

“De ce que je sais, uniquement le directeur Jean Dorst et moi même, ainsi que les ainsi directeurs encore vivants. Tous ont gardé le silence sur cette pièce. Beaucoup s’en contrefichent pour être honnête.”

“Il ne faut pas que cela sorte d’ici. Il ne faut pas que les gens sachent. C’est trop dangereux.”

“Je suis d’accord.” répondit Sigrid.

“Il y a quelque chose qu’il faut que je te dise.”, poursuivit-elle. “Le directeur a prévu de faire un inventaire de cette pièce pour voir s’il y a des éléments qui seraient susceptibles de rejoindre les collections officielles du musée ou alors de les détruire définitivement afin d’en faire rentrer des nouveaux. J’ai peur qu’il ne décide de faire brûler ces squelettes en pensant qu’il s’agit de canulars comme ceux des hommes poissons ou des Nephilims.”

“Il ne faut pas laisser faire cela.” s’offusqua le professeur. “Penses-tu qu’il serait possible que ma fondation rachète ces squelettes ?”

“Le musée est toujours à la recherche de nouvelles subventions, alors pourquoi pas. Jean Dorst est plutôt ouvert lorsqu’il s’agit de financements privés. Je suis sûr que si tu avances une mallette pleine de billets, il tendra une oreille attentive.”

Montigny acquiesça. Il allait devoir avoir une conversation avec Jacques Vaudreau, son ami qui s’occupait du côté financier de la fondation. Il ne pouvait se permettre de perdre une trace aussi importante que ces squelettes.

“Allez viens, il nous faut remonter.” s’écria la conservatrice.

Tous deux se remirent en marche pour sortir de la pièce. Isidore attrapa la main de la scientifique, l’arrêtant dans son élan.

“Merci Sigrid. Merci infiniment.”

“Je t’en prie Isidore. Tu sais que tu peux toujours compter sur moi. Dommage que tu ne t’en sois pas souvenu il y a vingt-cinq ans.”

“Oui je sais. Et je le regrette tous les jours.” soupira-t-il en la regardant dans les yeux. “Il n’est pas trop tard tu sais.”

Sigrid rit amèrement. “Tu le crois vraiment ?” demanda-t-elle.

Isidore sourit en répondant par l’affirmative.

*** *** ***

C’est ainsi que quelques mois plus tard, un camion se présenta aux locaux de la Fondation pour le Savoir Universel avec un précieux chargement.

Le Museum d’Histoire Naturelle avait reçu les financements d’un mystérieux mécène qui lui avait permis de d’agrandir les grandes serres et d’ouvrir un nouveau pavillon dont le musée manquait cruellement. En échange, le directeur fut bien content de se débarrasser de quelques vieilleries, sans doute des canulars récupérés dans quelque cirque ambulant. Il était persuadé que c’était lui qui avait fait une meilleure affaire que son partenaire.

Autant le laisser croire !